Schizophrénie : travailler, est-ce possible ? Obstacles, réalités et leviers pour l’emploi

08/07/2025

Schizophrénie et emploi : de quoi parle-t-on exactement ?

La schizophrénie est un trouble psychique chronique qui touche environ 0,7% de la population en France, soit près de 600 000 personnes (source : InVS, 2019 ; Inserm). Ce diagnostic, encore largement stigmatisé, évoque souvent l’idée d’une impossibilité de travailler. Pourtant, vivre avec la schizophrénie ne veut pas dire être condamné à l’inactivité ou l’exclusion du monde professionnel.

La réalité est plus nuancée. La schizophrénie influence fortement certains aspects du quotidien — cognition, énergie, relation à l’autre, résistance au stress — mais la trajectoire professionnelle des personnes concernées dépend de multiples facteurs : nature des symptômes, traitement, soutien social, aménagements au travail, reconnaissance du handicap, et bien sûr, droits ouverts dans le cadre du handicap psychique.

L’invisibilité sociale de la schizophrénie renforce les préjugés. Or, si on s’intéresse de près aux faits, la question n’est pas « peut-on travailler avec une schizophrénie ? » mais bien : « dans quelles conditions cela devient réalisable et épanouissant ? ».

Combien de personnes concernées travaillent réellement ?

Selon une enquête menée par Santé Publique France (Baromètre Santé 2014) : le taux d’emploi chez les personnes vivant avec la schizophrénie varie entre 10 et 20%, nettement inférieur à celui de la population générale active (65% environ). D’autres travaux européens (European Schizophrenia Cohort, 2019) confirment ces chiffres : 15 à 25% des personnes diagnostiquées travaillent, à temps plein ou partiel, et ce taux passe à moins de 10% sans accompagnement médico-social.

Les explications de ce faible taux sont complexes : symptômes invalidants (manque d’élan, troubles de la concentration, retrait social), effets secondaires de traitements, hésitation des employeurs à recruter, précarité de l’accès à la formation, mais aussi, pour nombre de personnes, perte de confiance face aux refus répétés et au regard social.

Pourtant, près de 60% des personnes concernées expriment particulièrement le souhait de (re)travailler, selon l’UNAFAM ou le Conseil National Handicap Psychique (Rapport CNCPH, 2022). Leur motivation existe, mais les obstacles collectifs demeurent forts.

Quels sont les freins réels à l’accès ou au maintien dans l’emploi ?

On distingue plusieurs types d’obstacles majeurs, souvent imbriqués :

  • Symptômes cliniques persistants : difficultés de concentration, troubles de la pensée logique, fatigue mentale, symptômes négatifs (retrait, aboulie).
  • Effets indésirables des traitements : sédation, troubles moteurs ou digestifs gênant la régularité du travail.
  • Manque d’adaptation du milieu professionnel : rigidité des horaires, exigences de rapidité ou d’efficience, stress mal maîtrisé.
  • Préjugés et autocensure : crainte d’être stigmatisé ou d’être jugé “inapte”, ce qui conduit parfois les personnes à ne pas demander les adaptations auxquelles elles ont droit.
  • Fragilité du parcours scolaire ou de formation : décrochage précoce lié aux premiers symptômes survenant souvent à l’adolescence ou au début de l’âge adulte.
  • Manque de dispositifs de soutien spécifiques : absence de sensibilisation chez les employeurs, d’accompagnement dans le maintien en poste, et complexité administrative autour de la Reconnaissance de la Qualité de Travailleur Handicapé (RQTH).

La plupart de ces freins ne sont pas des fatalités. Plusieurs solutions, notamment en Haute-Garonne, existent pour accompagner les personnes et leurs employeurs.

Quels métiers sont accessibles ? Y a-t-il des secteurs plus adaptés ?

La schizophrénie, comme toutes les situations de handicap, ne détermine pas un profil professionnel rigide. Aucune liste officielle de “métiers interdits” n’existe. Ce qui compte, c’est le degré de sévérité des troubles, leur stabilité sous traitement, la période de rémission, et les déficiences cognitives possibles.

Toutefois, certains critères favorisent l’accès ou le maintien dans un emploi :

  • Environnements calmes, faiblement stressants, ou permettant une certaine autonomie.
  • Horaires adaptables, postes à temps partiel ou séquentiel (passer de 20% à 50%, par exemple).
  • Encadrement bienveillant, où la communication n’est pas exclusivement orale ou sous pression.
  • Espaces encourageant la tolérance aux difficultés passagères (absences / réductions d’activité temporaire).

On retrouve ainsi des personnes concernées dans différents secteurs :

  • Services (administratif, accueil, bibliothèque, informatique, certaines tâches commerciales, graphisme, mécanique légère, médiation sociale…)
  • Horticulture, espaces verts, artisanat (quand une formation préalable est possible, et qu’il existe un ou des référents sensibilisés).
  • Secteur médico-social (certains postes en ESAT, ateliers protégés, mais aussi parfois dans le soin, la pair-aidance, le soutien par les pairs…)
  • Télétravail ou missions freelance pour les personnes autonomes désirant gérer leur rythme (avec un accompagnement sur la gestion de l’isolement !).

De nombreux exemples sont relayés par l’Association Schizophrénie France : enseignants, salariés de collectivité, graphistes, techniciens, employés de magasin, cuisiniers… Mais ils rappellent l’importance du contexte, de l’environnement et, surtout, des adaptations.

Existe-t-il des solutions, droits et accompagnements spécifiques ?

Oui. Depuis une dizaine d’années, on observe une montée en puissance des dispositifs d’insertion professionnelle adaptés aux troubles psychiques, aussi bien en France qu’en Haute-Garonne. Voici ce qui existe, concrètement :

La Reconnaissance de la Qualité de Travailleur Handicapé (RQTH)

  • Permet d’obtenir des adaptations de poste ou d’horaires
  • Protège du licenciement en cas d’absence liée à la maladie
  • Donne accès à des aménagements, financements, accompagnement spécifique (Agefiph)

La demande se fait auprès de la MDPH (Maison Départementale des Personnes Handicapées). Selon l’Agefiph, environ 42 000 personnes avec troubles psychiques bénéficiaient en France d’une RQTH en 2021.

Les dispositifs d’emploi accompagné

  • Structure qui accompagne l’accès à l’emploi, forme les équipes et soutient le salarié sur la durée (« job coaching »)
  • Basé sur le modèle IPS (Individual Placement and Support), montré efficace dans plusieurs pays : amélioration des taux d’emploi de 25 à 40% vs 12% pour les dispositifs classiques ( source : IPS Europe, 2018 )

En Haute-Garonne, plusieurs structures proposent cet accompagnement, comme le Service Emploi Accompagné du CHU de Toulouse, ou l’association Messidor.

ESAT, Entreprises Adaptées, stages en milieu ordinaire

  • Les ESAT (Établissements et Services d’Aide par le Travail) et Entreprises Adaptées proposent des missions de travail avec un encadrement renforcé et des horaires souples.
  • 55 % des salariés d’ESAT expriment vouloir se former pour accéder à un milieu ordinaire (source : CNSA, 2020), ce qui souligne la nécessité d’accompagnement progressif.

Sensibiliser les employeurs : un réel levier

Un rapport de l’OCDE (2012) pointe que 6 employeurs sur 10 s’estiment peu ou mal informés sur le handicap psychique. Pourtant, des formations et outils existent : les dispositifs « Cap Emploi », « Handi-Pacte », ou Pôle Emploi proposent des accompagnements gratuits.

Encourager le dialogue, la levée du tabou, la connaissance des obligations légales (obligation de 6 % de travailleurs handicapés dans les entreprises de plus de 20 salariés), et offrir des formations peuvent réellement transformer l’accès à l’emploi.

Comment parler de la schizophrénie au travail ? Faut-il la déclarer ?

Nul n’est obligé par la loi de mentionner sa maladie à son employeur ou dans son CV. La déclaration ne s’impose que si des aménagements sont nécessaires ou que le travail représente un risque pour la personne ou autrui.

  • Certains choisissent de ne rien dire tant que la maladie est stabilisée.
  • D’autres font le choix d’en parler à leur supérieur, au médecin du travail, ou à un référent handicap, afin d’être mieux soutenus.

Plusieurs études montrent que la qualité de la relation à l’employeur et l’existence d’un environnement compréhensif favorisent le maintien dans l’emploi. Garder le silence par peur du rejet peut conduire à l’isolement et à l’épuisement.

D’où l’importance de pouvoir bénéficier d’un réseau de soutien externe : travailleurs sociaux, associations de familles, groupes d’entraide, accompagnement par les pairs. Ce sont souvent ces relais qui aident à franchir le pas de la reprise ou du maintien dans l’emploi.

Travailler avec la schizophrénie : témoignages et chiffres d’espoir

Des exemples positifs existent, même si la précarité demeure une réalité. Dans une étude de la revue (2022), 35 % des personnes suivies en réhabilitation psychosociale retrouvent un emploi dans les deux ans, et celles suivies par un emploi accompagné sont deux fois plus nombreuses à travailler un an après avoir commencé l’accompagnement, comparé à celles qui n’en bénéficient pas.

En Haute-Garonne, de nombreux pairs-aidants et conseillers d’insertion témoignent de parcours marqués par les rechutes, les ruptures, mais aussi les “décollages” professionnels – un premier CDD, un stage réussi, la prise de responsabilités progressives. Un dynamique d’innovation sociale voit le jour, notamment autour des dispositifs de “job coaching”, de pair-aidance professionnelle, et d’entrepreneuriat adapté (réseaux Alter Egaux, Unafam Haute-Garonne, Clubhouse Toulouse…).

Lutter contre la stigmatisation reste fondamental : selon une enquête menée auprès de 800 employeurs (ODIS, 2021), seuls 28% accepteraient par principe d’intégrer une personne avec des troubles psychiques sévères. Pourtant, la grande majorité des expériences menées dans le cadre d’emplois accompagnés démontrent que, bien informés et soutenus, employeurs et équipes changent très vite de regard sur la maladie.

Quelques repères pour les familles, les proches, les aidants

  • Encourager la demande de RQTH (même pour des stages, alternances, jobs d’été…)
  • S’informer sur les dispositifs d’emploi accompagné présents sur le territoire (ex : Cap Emploi, Pôle Emploi, UNAFAM, Association Messidor…)
  • Construire pas à pas : premier stage, bénévolat, missions courtes, expérimentations…
  • Travailler avec des équipes soutien pairs (pair-aidance) ou acteurs de la réhabilitation psychosociale
  • Ne pas rester seul : échanger au sein de groupes de familles ou d’entraide (Sud 31, GEM, Unafam Haute-Garonne…)

Cap sur l’avenir : briser le plafond de verre

Les chiffres et réalités du terrain montrent que travailler reste difficile pour une majorité de personnes vivant avec la schizophrénie, mais ils prouvent aussi que le champ des possibles évolue. Mieux informés, accompagnés, et soutenus, de plus en plus de jeunes et d’adultes osent s’insérer, avec ou sans interruption, dans la vie professionnelle.

Le regard collectif change, lentement certes, mais sûrement : l’enjeu pour les aidants, les professionnels et la société n’est pas d’attendre le “zéro symptôme”, mais de créer les conditions pour que chaque personne, selon son rythme et ses ressources, puisse (re)trouver une place dans le travail, si elle le souhaite. La schizophrénie n’annule pas la capacité à contribuer à la société, elle invite simplement à aménager un peu le chemin.

Pour approfondir le sujet, ou trouver des relais en Haute-Garonne :

Sources : INVS, Santé Publique France, Inserm, CNSA, UNAFAM, Schizophrénie France, Revue Schizophrenia Research, ODIS, CNCPH, OCDE, IPS Europe.

En savoir plus à ce sujet :